24 mars : 50 ans après le coup d'État militaire, l'Argentine se souvient de la dictature
L’Argentine commémore le coup d’État de 1976 et les 30 000 victimes de l’État policier. Cette Journée nationale de la mémoire et pour la vérité (Día Nacional de la Verdad y la Justicia), instituée en 2002, est fériée depuis 2006, mais la célébration du 24 de marzo n’est pas du goût de tout le monde, car elle rappelle le premier jour de la période la plus sombre de l’histoire de l’Argentine marqué par des violations quotidiennes des droits humains, des assassinats politiques, des enlèvements d’enfants… Avec celle de Pinochet, au Chili à la même époque, la dictature instaurée par Jorge Rafael Videla à la suite du coup d’État militaire du 24 mars 1976, a été l’une des plus sanglante du continent. Par un plan de répression systématique, les juntes militaires qui gouvernèrent le pays durant ces années mirent en œuvre – avec la complicité des entreprises, des partis politiques et de l’Église catholique – des pratiques d'enlèvement, de torture et de disparition forcée de milliers de personnes.
Dès le retour de la démocratie, la première marche avait été organisée le 24 mars 1986 pour commémorer le coup d’État organisé par les Mères de la place de Mai, mais il a fallu attendre les années 2000 pour en faire un jour férié, d’abord non chômé, puis le président Kirchner en a fait une journée non travaillé (2006). Le président Macri avait tenté en 2017 d’en faire une fête mobile, mais avait dû y renoncer devant le tollé provoqué par l’abandon de la date symbole du 24 mars.
Après la chute du régime militaire (le 10 décembre 1983), une loi dite “point final” (1986) pardonnait aux responsables de crimes contre l'humanité, aucune poursuite ne pouvait être entreprise. Le 14 juin 2005, grâce au président Néstor Kirchner, la Cour suprême de justice de la nation a finalement déclaré l’inconstitutionnalité de cette loi, ce qui avait permis l’organisation de nombreux procès publics contre les auteurs des crimes de la dictature.
Depuis 2024, le président argentin, d’extrême droite, Javier Milei, s’applique à nier ou relativiser les crimes de la dictature : « il n’y a pas eu 30 000 disparus » s’obstine-t-il à affirmer. Le 24 mars 2024, au moment même où avait lieu la traditionnelle marche mémorielle, le gouvernement mettait en ligne une vidéo de 12 mn remettant, pour la première fois depuis 1983, au goût du jour, la « théorie des deux démons » (Teoría de los dos demonios) qui consiste à justifier les crimes contre l’humanité commis pendant la dictature en les présentant comme une réponse à des attentats perpétrés, à l’époque, par des groupes d’extrême gauche. Le 24 mars 2025, le président a ordonné la déclassification totale de toutes les informations et documents liés aux actions des Forces armées durant la période de 1976 à 1983. Mais aucun document permettant de localiser les corps des milliers de disparus ou les centaines de bébés volés à leurs famille, ne fera déclassifié.
Une cérémonie a eu lieu à Buenos Aires, devant la plaque "Plus jamais" en souvenir des victimes du terrorisme d'État. On ne peut célébrer cette journée sans faire référence à la Marche des mères de la Plaza de Mayo, aux grand-mères de la Plaza de Mayo, à Héctor Germán Oesterheld, à Adolfo Pérez Esquivel… sans oublier l’écrivain Rodolfo Walsh, le fondateur du journalisme d’investigation en Argentine, assassiné par la junte militaire le 25 mars 1977, le lendemain de l’anniversaire du coup d’État.
Depuis 2024, dans la communication officielle, plus aucune mention n’est faite du rapport officiel Nunca Más (Plus jamais ça) sur les disparitions et les actes de torture, ni des jugements rendus dans les affaires de crimes contre l’humanité. Aujourd’hui, le président argentin Javier Milei reprend à son compte la rhétorique des franges les plus réactionnaires de la société argentine concernant la dictature.
Le député miléiste Gregorio Hernández Maqueda a annoncé présenter un projet de loi pour abolir le jour férié et les commémorations du 24 mars. “Nous allons profiter de l’anniversaire du coup d’État pour proposer que le férié du 24 mars n’existe plus, car nous croyons que c’est une date qui divise la société”, a-t-il affirmé. C’est ainsi que l’on écrit l’histoire dans l’Argentine de Milei.
Un article de l'Almanach internationaldes éditions BiblioMonde, 24 mars 2026